Ceci est la traduction adaptée d’un article de Brian Hiatt, originalement publié par Rolling Stone Canada le 14 août 2026. Nous republions l'article originalement intitulé Return of the Kings: Inside Rush's Fifty Something Tour avec la permission de son auteur. Notez que certaines subtilités et nuances peuvent différer de la version originale.
Sur le long chemin qui devait les ramener à Rush, Geddy Lee et Alex Lifeson ont dû surmonter la mort, la maladie, l’âge, le doute et, dans le cas de l’un d’eux, une habitude de fumer du cannabis qui remontait à 1966. Ils n’avaient simplement pas prévu le brouillard.
Au début du mois de juin, le groupe ressuscité s’apprêtait à donner son premier concert en 11 ans, lançant ainsi sa tournée Fifty Something. Dans les coulisses du Kia Forum de Los Angeles, ce dimanche soir-là, Lee était tendu, tandis que Lifeson l’était beaucoup moins. «Étonnamment, je n’étais pas vraiment nerveux», raconte le guitariste. Au moment du spectacle, les écrans vidéo qui entouraient la scène se sont mis à monter, révélant deux silhouettes familières, chacune équipée d’une double guitare à manche, enveloppées dans d’épais nuages de fumée. Lifeson a posé le pied sur sa pédale de volume, prêt à faire retentir les notes qui ouvrent Xanadu, paru en 1977.
À mesure que la fumée s’épaississait, il sentait le poids de sa guitare de 12 livres peser sur sa colonne vertébrale, mais il ne distinguait plus une seule frette. Pendant un instant, son «pas vraiment nerveux» s’est transformé en quasi-panique. À quelques mètres de là, Lee jetait un coup d’œil à un petit miroir censé lui permettre de surveiller la batteuse Anika Nilles. Dans la brume, impossible de voir son reflet. «Nous étions en train de nous noyer dans le brouillard», raconte Lee en riant de l’absurdité digne de Spinal Tap de la situation.
Alex Lifeson et Geddy Lee Photo par Richard Sibbald pour Rolling Stone Canada
À moitié aveuglés, mais déterminés, ils ont lancé la chanson. Dans les premières secondes de son tout premier concert avec Rush, Nilles s’est lancée dans la longue succession de roulements de batterie de l’introduction de Xanadu. Une minute plus tard, elle martelait les toms pour accompagner un riff sinueux. «Ne rate pas ce roulement», se répétait-elle, au moment où sa main gauche a perdu sa prise. «J’ai vu cette baguette voler au-dessus des toms.» Elle a raté un seul coup de caisse, suffisamment pour provoquer un regard inquiet de Lee, avant de poursuivre d’une seule main. Dans le même instant, elle est parvenue à rattraper la baguette au vol, à la retourner et à continuer. «Ça arrive, dit-elle, toujours imperturbable. Quand on est batteur, on a l’habitude. On laisse tomber une baguette.» «C’est une professionnelle, ajoute Lee. Elle a répondu présente dès le premier soir.»
À 43 ans, Nilles, originaire d’Aschaffenburg, en Allemagne, a trois décennies de moins que ses nouveaux partenaires de groupe. À sa naissance, Rush s’apprêtait à enregistrer son dixième album, Grace Under Pressure. Elle avait déjà souffert du trac, mais lors de la soirée la plus importante de sa carrière, elle était suffisamment détendue pour sourire immédiatement après avoir récupéré sa baguette. Sa méditation de 45 minutes avant le spectacle, élément d’une «routine pour se calmer», y a contribué. «Pour chaque partie de chaque chanson, j’ai dû me guider un peu, surtout lors du premier concert, pour ne pas me laisser emporter, explique-t-elle. Tout cela m’a aidée à ne pas trop penser à l’importance de ce siège et au rôle que j’étais en train de remplir sur scène. Il fallait être dans le moment, être présente, être concentrée.»
Le siège qu’elle occupe appartiendra évidemment toujours à Neil Peart, décédé d’un cancer du cerveau en 2020. Ce soir-là, à Los Angeles, Rush donnait son premier concert sans lui depuis ses débuts, le 14 août 1974. Peart était un virtuose unique en son genre, l’un des plus grands batteurs de l’histoire du rock. Ses parties monstrueusement complexes étaient si intimement liées au son de Rush que l’idée de le remplacer a longtemps semblé inconcevable. Il était également le parolier du groupe, apportant au plus grand power trio du Canada une ambition intellectuelle et une dimension poétique qui avaient succédé aux incursions science-fiction et fantasy des débuts. «Nous ne sommes immortels», chante Lee dans Dreamline, paru en 1991, «que pour un temps limité.»
Pour cette tournée, Lee était toutefois déterminé à prouver le contraire. Non seulement le chanteur, bassiste et chef de troupe autoproclamé de Rush faisait renaître un groupe disparu, mais il nourrissait des ambitions démesurées, presque masochistes, pour cette nouvelle incarnation. «C’est comme ça que je suis fait, dit Lee. Je suis cinglé.» Les musiciens, qui comptent désormais aussi le claviériste Loren Gold, devaient apprendre plus de 40 chansons, dont plusieurs comportent davantage de détours musicaux que certains groupes n’en proposent sur un album entier. Quatre listes de chansons différentes se succèdent pendant la tournée, chacune remplie des morceaux les plus difficiles d’un répertoire notoirement exigeant. L’intégralité de la première face de 2112 n’était que le début. La présence de Gold permet au moins à Lee d’éviter de jouer des pédales de basse avec les pieds pendant chaque passage au clavier, mais il continue lui-même à prendre en charge certains riffs de synthétiseur emblématiques.
«Pourquoi le faire? C’est un défi, répond Lee, qui a eu 73 ans en juillet. C’est hurler à la lune! C’est dire:‹J’ai maintenant cet âge. Est-ce que j’en suis encore capable?› Ces moments de doute, évidemment, nous les connaissons tous. Anika les connaît aussi, et elle est apparemment beaucoup plus jeune que nous. C’est simplement humain. On doute toujours de pouvoir se dépasser et jouer à son apogée.»
Geddy Lee Photo par Richard Sibbald pour Rolling Stone Canada
Pour Lifeson, ce combat était bien réel et viscéral. «Au cours du dernier mois de répétitions, il m’arrivait d’être assis au bord de mon lit à deux heures du matin en me demandant:‹Est-ce que j’ai pris la bonne décision? Est-ce que j’en suis capable? Est-ce que je peux encore jouer? Est-ce que je suis assez bon?› Ce n’est vraiment que dimanche, quand nous avons joué ce concert, que tout s’est comme engouffré dans un entonnoir avant de ressortir. C’est à ce moment-là que je me suis dit:‹Ouais, tout ça en valait la peine. C’est là que je suis vraiment heureux d’être.› Je suis fatigué cette semaine. Mais je suis vraiment, sérieusement heureux.»
Lee voulait remonter sur scène dès que le groupe avait fait ses adieux en août 2015, mais la confirmation de la tournée a entraîné des mois de travail acharné. Sa fille, Kyla, raconte qu’elle l’a à peine vu sourire véritablement pendant un an et demi. «Dans toute mon histoire de musicien, je ne pense pas avoir déjà autant répété, individuellement et en groupe, dit Lee. Évidemment, nous en avions besoin, parce que la tâche était monumentale. Au cours du dernier mois et demi, je pense qu’à un moment donné, nous avons joué le spectacle 24 fois en 27 jours. Cela faisait longtemps que nous n’étions pas montés sur scène et nous avons mis tellement de cœur et d’âme à construire le spectacle et à perfectionner nos parties. Et lorsque le rideau se lève, on ne sait jamais quelle version de soi-même va se présenter.»
Malgré le trac des premières minutes, le premier concert s’est révélé être un triomphe, le public accueillant Nilles immédiatement, et même avec gratitude. Dès les troisième et quatrième soirs, les derniers vestiges de nervosité avaient disparu. Lifeson parcourait la scène, cherchant à faire rire la nouvelle batteuse. «Nous sommes beaucoup plus détendus qu’avant, dit Lee. Plus déconneurs.»
À plusieurs reprises, Lee n’a pas pu s’empêcher de sauter en l’air en martelant, par exemple, les riffs de Red Barchetta ou le climax de La Villa Strangiato. Est-ce que quelqu’un lui a suggéré que, pour un septuagénaire qui s’apprête à enchaîner plusieurs mois de concerts partout dans le monde, dont deux passages au Canada, son pays natal, quitter le sol n’était peut-être pas la meilleure idée? «Oui, répond Lee avec un sourire en coin. Mon entraîneur. Ma femme. Ma fille.»
Alex Lifeson and Geddy Lee Photo par Richard Sibbald pour Rolling Stone Canada
Il y a seulement deux ans, Lifeson me disait pourtant que sa décision était prise. «Il n’est absolument pas question que nous trouvions un batteur et repartions en tournée comme si Rush renaissait ou quelque chose du genre», déclarait-il en mai 2024. Lui et Lee venaient tout juste de recommencer à jouer des chansons de Rush en privé, mais Lifeson insistait sur le fait qu’ils le faisaient uniquement pour le plaisir. Il enregistrait alors avec le groupe Envy of None, mais semblait autrement parfaitement à l’aise avec l’idée d’une semi-retraite. «J’aurais vraiment l’impression que nous ferions une injustice à nos fans et que ce serait simplement une façon de faire de l’argent.» Quelques mois plus tard, dans une autre entrevue, il était allé encore plus loin en qualifiant la tournée R40 de sommet de leur carrière: «Je préfère probablement qu’on se souvienne de cet héritage plutôt que de nous voir revenir comme le meilleur groupe hommage à Rush.»
En septembre 2022, lors de deux concerts hommage au regretté batteur des Foo Fighters Taylor Hawkins, Lee et Lifeson avaient joué ensemble pour la première fois depuis la mort de Peart, entourés d’une succession de batteurs. Auparavant, ils avaient clairement indiqué que Rush était terminé. «C’est fini, non? C’est terminé», me disait Lee à la fin de 2020. Mais après avoir retrouvé leurs chansons sous leurs doigts, ils n’en étaient plus aussi certains. Et le fait que Paul McCartney les ait encouragés à repartir en tournée dans les coulisses du premier concert, au stade de Wembley, n’a certainement pas nui. Dans la foulée, Lifeson s’est brièvement emballé à l’idée, avant de sembler changer d’avis. Lee, lui, a continué à insister et a commencé à trouver les commentaires publics de Lifeson de plus en plus déroutants. «Al est très doué pour vous dire une chose en face et autre chose en public, dit maintenant Lee. On se dit:‹Ah, c’est intéressant.›»
Lifeson hausse les épaules. «Ouais, je fais un peu ça.»
Ils sont assis côte à côte dans le studio souterrain plongé dans le noir du Sunset Marquis, leur hôtel de prédilection à Hollywood Ouest dans les années 1970.
Alex Lifeson Photo par Richard Sibbald pour Rolling Stone Canada
Lee éprouve une affection sans limites pour son meilleur ami, mais il y avait une partie des commentaires publics de Lifeson qu’il ne pouvait pas tolérer. «Je sais ce qu’il ressent et ce qu’il ressent depuis longtemps, dit Lee. Nous sommes d’abord des amis. Mais quand j’ai entendu cette histoire de groupe hommage, je me suis dit:‹Ce sont tes chansons, merde!› Ce n’est pas un groupe hommage! Nous possédons ces chansons autant que nous les possédions avec Neil. Elles font partie de nous. Elles font partie de ton âme. Elles font partie de ton cœur. Et quand nous avons recommencé à les jouer ensemble, quelque chose s’est réveillé en lui.»
Lifeson pense qu’il essayait de faire passer par l’intermédiaire de la presse des messages qu’il n’avait pas le courage de dire directement à Lee. «Peut-être que j’essayais de faire passer un signal, dit-il. Je voulais créer un mur que je n’aurais pas à escalader, en disant:‹Oh non, je ne veux pas être dans un groupe hommage à Rush›, bla-bla-bla.»
Comme Lifeson me l’expliquait en 2024, ses réticences étaient autant physiques qu’émotionnelles. Après deux opérations ratées, il souffrait de gastroparésie, une paralysie de l’estomac qui le laissait constamment nauséeux. Il avait également des problèmes persistants d’arthrite aux mains, que les médicaments permettaient en grande partie de contrôler. Il redoutait aussi la route. «Une chambre d’hôtel peut donner l’impression d’être une prison, dit-il. Ça peut être un endroit solitaire. Je ne savais pas si j’avais vraiment envie de vivre ça.»
Il a commencé à changer d’avis l’année dernière, lors d’un séjour à VivaMayr, une clinique de bien-être réputée située au bord d’un lac dans la campagne autrichienne. Le personnel y élabore des programmes alimentaires personnalisés à faible teneur en calories, masse quotidiennement l’estomac des patients et leur apprend notamment à mâcher le pain 40 fois. Lee a décidé de l’accompagner «pour lui apporter un soutien moral» et a finalement apprécié l’expérience, malgré l’interdiction d’alcool et de caféine. Lifeson a perdu 30 livres au cours de deux séjours et a appris à mieux gérer ses problèmes digestifs. «Ils m’ont vraiment remis sur la bonne voie», dit-il.
Pendant leur séjour, les deux musiciens ont aménagé un studio dans la chambre de Lifeson, avec du matériel expédié depuis leur domicile et des instruments achetés dans un magasin de musique local. Chaque jour, après leurs traitements, ils se mettaient à faire de la musique. «Nous avons commencé à vraiment nous laisser emporter, raconte Lee. Et quand on combine ça avec le fait qu’il se sentait bien, je pense que c’est ce qui l’a convaincu que nous devrions peut-être y réfléchir.»
Lee venait de terminer son troisième livre et commençait à ressentir de l’agitation. «Je n’aime pas ne pas avoir de projet. Je ne suis pas heureux si je n’ai rien qui m’occupe, dit-il. Je me suis dit:‹Bon. Il est temps d’écrire des paroles. Il est temps de remettre tes doigts en forme.›» Pendant un moment, il pensait travailler sur son premier album solo depuis 2000, et peut-être même sur sa toute première tournée solo. Certaines des paroles qu’il écrivait lui semblaient trop personnelles pour Rush, sans compter qu’il n’avait pas chanté ses propres textes avec le groupe depuis leur premier album, avant l’arrivée de Peart. «Mais avant d’en arriver là, dit-il, nous avons fait des étincelles.»
Rush Photo par Richard Sibbald pour Rolling Stone Canada
Lifeson a dû se rendre à l’évidence. «Quand nous nous sommes assis pour jouer, ce n’était pas une question d’être un groupe hommage à Rush, dit-il. Il s’agissait d’être Rush. Dans l’une de ses meilleures formes. Et c’était quelque chose de complètement différent.»
Lifeson avait encore un changement majeur à apporter à sa vie. Il avait fumé du cannabis pour la première fois à 13 ans et, malgré certaines périodes d’abstinence, cette habitude l’avait accompagné de façon assez constante au cours des 20 dernières années. «En studio, j’aimais ça, dit-il. Je trouvais que ça faisait naître une créativité différente de celle du monde où l’on est parfaitement sobre.» Quatre mois avant le début de la tournée, à 72 ans, il a arrêté.
Lorsqu’il se défonçait le soir et prenait sa guitare, comme il en avait l’habitude, il trouvait qu’il «ne jouait pas très bien. Et j’ai commencé à avoir des pensées négatives concernant ma confiance et ce qui nous attendait. Nous étions à mi-chemin du processus. Il était trop tard pour sauter de ce navire qui filait à toute vitesse sur la mer. Et je me suis dit que ça interférait avec la façon dont mon cerveau devait fonctionner, ainsi qu’avec le niveau de concentration et de discipline que je voulais soudainement avoir dans ma vie.»
Il s’est alors lancé dans une véritable opération de nettoyage. «Je me suis levé, je suis allé dans la salle de bain, j’ai pris tous mes petits pots de cannabis et mes pipes et je les ai mis dans un sac-poubelle, raconte-t-il. Ensuite, je suis allé dans la cuisine, j’ai pris toutes mes pipes et je les ai jetées à la poubelle. Puis je suis allé dans le studio, j’ai vu un contenant de préroulés et je me suis dit:‹Oh, je les aime vraiment. Je vais peut-être garder ceux-là.› Et je me suis dit:‹Al, ce n’est pas le but.› Alors je les ai jetés aussi. Je suis allé dans tous les petits endroits où j’avais des réserves. Le sac était rempli de pipes, de bongs et de cannabis, cannabis, cannabis, cannabis. Tous mes amis m’ont dit:‹Pourquoi tu as jeté tout ça? Tu aurais dû m’appeler. J’aurais été heureux de les prendre.›»
Au départ, il comptait s’abstenir pendant une semaine, puis un mois. «Le THC reste généralement 30 jours dans l’organisme, dit-il. Quand j’ai atteint le mois, je me suis dit:‹Oh mon Dieu, peut-être que je vais simplement essayer de tenir deux ans, pendant toute la tournée.›» Il ne regrette rien. «L’autre jour, j’étais debout sur scène et je me suis dit:‹Merci mon Dieu, je ne fume plus de cannabis, parce que j’ai tellement l’esprit plus clair. Je ne procrastine plus comme avant. Ma mémoire est tellement meilleure.› C’est exactement tout ce qu’on vous dit sur le cannabis. Je ne l’avais jamais cru.» Il a également presque cessé de boire. «Ça a vraiment été une expérience positive. Je ne m’y attendais pas et j’espérais que ce ne serait pas le cas.»
Le souci du détail de Lifeson peut facilement rivaliser avec celui de son partenaire de groupe. Pour cette tournée, il a décidé d’abandonner les amplificateurs physiques au profit d’une émulation numérique, avec des sons configurés pour reproduire précisément les amplis et effets utilisés en studio pour chaque chanson. «Il a une configuration de pédales et de sons incroyablement compliquée, merde, dit Lee, simplement parce qu’il veut que chaque instant de la chanson soit fidèle à ce qu’était cet instant dans la version originale.»
Lifeson peaufinait ces sons tout au long des répétitions, et Lee n’appréciait pas toujours les délais de 30 minutes que cela pouvait entraîner. Même alors que la tournée était déjà bien entamée, il continuait de modifier ses réglages. «Il y a toujours quelque chose que j’ai envie d’améliorer un tout petit peu, dit Lifeson. Et j’aime ça. Ça me permet de continuer. C’est comme ça que mon cerveau fonctionne.»
Lee éclate de rire. «C’est tellement un guitariste. Il existe une vieille blague de studio sur un guitariste qui cherche un son. Le producteur dit:‹C’est ça. C’est parfait!› Et le guitariste répond:‹OK, je vais le changer.›»
Geddy Lee Photo par Richard Sibbald pour Rolling Stone Canada
«Comment remplacer quelqu’un qui ne peut pas être remplacé?» Voilà, selon Lee, la question qui planait dans l’air.
À l’automne 2022, John «Scully» McIntosh, le technicien de basse de longue date de Lee, était parti en tournée avec Jeff Beck. Beck avait recruté une nouvelle batteuse qui possédait déjà une importante communauté en ligne, une certaine Anika Nilles, et Scully l’avait immédiatement remarquée. Il a contacté Lee, qui venait de se produire aux concerts hommage à Hawkins, pour lui suggérer cette musicienne comme éventuelle collaboratrice.
Lee a évidemment fait quelques recherches sur YouTube. Dans des vidéos de la tournée de Beck, Nilles, portant des lunettes fumées, groove comme John Bonham, naviguant avec aisance à travers le matériel le plus complexe de Beck et les charlestons virevoltants de Stratus de Billy Cobham, avant d’enchaîner une succession de roulements monstrueux. Dans des extraits de morceaux solo comme Alter Ego, son jeu est encore plus ouvertement technique, avec des parties en constante évolution et un sens remarquable de la mélodie percussive, tandis qu’elle joue avec les polyrythmies et les signatures rythmiques inhabituelles. On trouve même une vidéo pédagogique dans laquelle elle explique aux batteurs comment penser en quintolets.
Lee, qui connaît assez bien l’excellence à la batterie et les mesures rythmiques étranges, a été impressionné. «Je me suis dit:‹Oh mon Dieu, elle est tellement bonne, raconte Lee. Elle est tellement intéressante. Elle a tellement de charisme, un charisme personnel, et du style.» Il a gardé son nom dans un coin de sa tête, mais pendant trois ans, dit-il, «je l’ai gardé pour moi».
Une fois Lifeson pleinement convaincu, le guitariste a suggéré «quelques autres gars auxquels il pensait et qui pourraient peut-être convenir au poste», raconte Lee. Mais il a demandé à Lifeson d’aller voir Nilles, et celui-ci est revenu convaincu. «Je comprends ce que tu aimes chez elle, lui a dit Lifeson. Elle est vraiment bonne.» Scully a passé l’appel, une rencontre sur Zoom s’est bien déroulée, puis Lee a lancé l’invitation: «Est-ce que tu aimerais venir à Toronto, simplement jammer et tout donner?»
Malgré toute la maîtrise de Nilles, Lee et Lifeson n’étaient pas complètement convaincus avant le cinquième jour de cette audition informelle. Elle était déjà suffisamment connue dans son milieu pour avoir fait la couverture de Modern Drummer en 2017, mais la tournée de Beck constituait son seul concert de grande envergure auprès du grand public. Beck ne lui avait jamais dit quoi jouer ni comment le jouer, ce qui l’avait laissée avec des réflexes peu adaptés à Rush. «Je ne savais pas si je devais préparer chaque petit détail, explique-t-elle, ou simplement maîtriser les grandes parties tout en gardant une certaine liberté ici et là.»
Anika Nilles Photo par Richard Sibbald pour Rolling Stone Canada
Dans les premiers jours, Tom Sawyer lui échappait encore un peu, du moins dans son interprétation générale, même si les roulements ne lui posaient pas de problème. Dans Subdivisions, elle continuait d’ajouter de la complexité aux parties déjà très élaborées de Peart. «Beaucoup de petites notes de grâce supplémentaires», explique Lee. «Je ne pense pas qu’elle avait complètement compris ce qu’on attendait d’elle.» Lorsqu’elle a réalisé à quel point Peart était un «batteur compositeur», dont les parties étaient soudées à la musique, «elle s’est mise à écouter les chansons d’une façon complètement différente», ajoute Lee.
Pour y parvenir, elle a dû déconstruire rapidement certaines techniques qu’elle avait mis des années à développer. Sa manière élégante de jouer «ces petites doubles croches sournoises» au charleston, l’un des éléments caractéristiques de Tom Sawyer, sonnait tout simplement faux. Pour reproduire le son intimidant et presque robotique de Peart, elle devait frapper plus fort, avec la même intensité sur chaque note, en utilisant son avant-bras plutôt que son poignet. Dans d’anciennes entrevues, elle avait expliqué utiliser la technique pour compenser ce qu’elle percevait comme une plus grande force physique chez les batteurs masculins. Pour Rush, elle a plutôt décidé de devenir elle-même plus forte, et cela s’entend dans chacun de ses coups de caisse claire. «Je dois davantage jouer avec la force musculaire», explique Nilles, qui s’entraîne avec des poids depuis des mois entre les répétitions.
Son kit de batterie n’a cessé de prendre de l’ampleur, elle aussi s’étant éprise du son brutal des premiers albums de Rush. «J’aime être une batteuse de rock!» avait-elle lancé au groupe au début du processus. L’apprentissage exigeait un niveau d’immersion presque troublant. «Maintenant, j’ai un petit peu de Neil en moi, dit-elle. Ce que j’ai surtout appris, c’est l’aspect compositionnel de son jeu. Il était vraiment brillant dans ce domaine. Il ne cesse de construire, puis de construire encore, et encore, la partie de batterie jusqu’à ce qu’on se dise:‹Mais qu’est-ce qui se passe, au juste?›»
«Il y a des moments où je suis tellement fière d’elle, dit Lee. Parce que pour faire ce travail, soyons francs, il faut faire un peu de compromis avec soi-même. On essaie d’être fidèle à la partie d’un autre batteur… Et c’est un sacrifice.»
Pour Nilles, la question est simple. «Je n’ai pas d’ego, alors je joue ce qui est nécessaire», dit-elle. Elle ne cherche toutefois pas à reproduire les parties de Peart de façon microscopique, comme une copie conforme, et continue d’y glisser quelques variations. «En même temps, je suis moi-même une musicienne, avec mon propre caractère et mon propre style, et ça finit par se glisser dans mon jeu, même si je ne le veux pas.»
Alors qu’ils tentaient de familiariser Nilles avec leur univers, Lee et Lifeson ont eux-mêmes pris conscience à quel point leur approche musicale pouvait être singulière et hermétique. «Parfois, Anika m’écrivait pour me demander:‹Dans quelle mesure est cette partie?› Et je répondais:‹Merde, je ne sais pas›, raconte Lee. Et j’ai réalisé que nous pouvions jouer un passage musical étrange dans une mesure inhabituelle sans avoir besoin de compter, parce que nous collions simplement une série de phrases les unes aux autres. Nous connaissions tellement intimement les nuances des parties de l’autre que nous avions des signaux intégrés dans notre jeu. Mais elle n’avait pas encore assez d’expérience avec nous. Elle ne pouvait tout simplement pas encore réagir à ces signaux. Maintenant, je pense qu’elle le peut.»
Rush Photo par Richard Sibbald pour Rolling Stone Canada
Nilles a grandi entourée de batteurs et jouait déjà à six ans. Ses parents avaient rapidement reconnu son talent, mais craignaient l’instabilité d’une vie de musicienne. Elle a donc consacré cinq années aux études en travail social et décroché un emploi auprès d’enfants dans une école préscolaire. Elle continuait néanmoins à jouer le soir et les fins de semaine, tandis qu’une autre vie continuait de l’appeler. À 26 ans, elle a tout recommencé en s’inscrivant à la Popakademie Baden-Württemberg, à Mannheim, convaincue d’avoir pris trop de retard sur ses camarades plus jeunes. «Je me sentais vieille et nulle», disait-elle à l’époque. Elle les a rapidement dépassés, grâce au même mélange de discipline et d’humilité qui allait plus tard lui permettre de décrocher le poste le plus délicat du monde du rock. Des vidéos de ses performances sont éventuellement devenues virales, et son succès sur YouTube a fini par attirer l’attention de Beck. «Je n’aurais jamais pensé qu’une chose aussi importante puisse vraiment m’arriver, dit-elle. J’aurais été heureuse avec une simple tournée en Allemagne.»
Après la mort de Peart, plusieurs batteurs ont activement tenté de décrocher le poste chez Rush, ce qui a irrité Lee. Nilles, elle, n’a jamais convoité cette place et n’avait même jamais imaginé pouvoir l’occuper. Elle ne connaissait d’ailleurs pas particulièrement bien la musique du groupe avant son audition. Pour les fans, tous ces éléments jouent finalement en sa faveur. Il est difficile d’imaginer les irréductibles de Rush accueillir avec autant d’enthousiasme un batteur de studio, ou une vedette empruntée à un autre groupe. «C’est formidable de voir le public vraiment l’accepter, dit Lifeson. Et de prendre sa défense. Ils veulent vraiment qu’elle réussisse.»
Avant le premier concert, elle a reçu un message de Carrie Nuttall, la veuve de Peart. «J’ai reçu un très beau message de sa part, un message vraiment touchant, raconte Nilles. C’était vraiment agréable de savoir qu’elle est avec nous et qu’elle a hâte de vivre toute cette aventure.»
Après les premiers concerts, Nilles s’autorise enfin à mesurer ce que tout cela représente. «Je me sens vraiment énergisée, dit-elle. Et soulagée.» C’était déjà évident dans le large sourire qu’elle affichait après avoir réussi les roulements de batterie de Tom Sawyer. Lorsqu’on lui demande ce qui lui traversait l’esprit dans ces moments-là, elle éclate de rire. «J’ai réussi!»
Alex Lifeson, Anika Nilles, Geddy Lee Photo par Richard Sibbald pour Rolling Stone Canada
Avant de reconstruire le groupe, Lee a dû se reconstruire lui-même. «Je n’ai pas joué de la basse de façon régulière, à un niveau professionnel, pendant dix ans, dit-il. Je pensais être en forme parce que j’allais au studio, je prenais l’une de mes innombrables basses et je me disais:‹Ah, je joue vraiment bien de la basse!› On croit être en forme. On ne l’est pas. Ce n’est pas être en forme pour jouer. Ce n’est pas être en forme pour une tournée. Il faut attendre d’avoir des callosités sur des callosités sur des callosités et de sentir ses doigts brûler le soir. Ça, c’est être en forme. Alors j’avais déjà décidé, avant même qu’Al accepte de faire une tournée, de remettre mes doigts en forme.»
Son autre défi était plus intimidant et beaucoup plus personnel. Comment la voix de Geddy Lee était-elle devenue aussi aiguë? Lui-même n’en avait aucune idée, mais il allait enfin devoir le découvrir. Dans les années 1970, Lee chantait avec un cri aigu capable de faire vibrer les haut-parleurs, sans formation ni technique consciente, faisant tout instinctivement, que ce soit juste ou faux, selon certains critiques particulièrement sévères. À partir des années 1980, il a réduit la place accordée aux notes les plus aiguës, même s’il continuait de pousser sa voix jusqu’à la limite sur le dernier couplet de Freewill. Au fil des années, il trouvait de plus en plus difficile d’atteindre son ancien registre de banshee, particulièrement au XXIe siècle. Il considérait cela comme une conséquence naturelle du vieillissement et faisait simplement de son mieux, abaissant parfois certaines tonalités pour se faciliter la tâche.
Cette fois, après plus de cinq décennies de carrière professionnelle, Lee a décidé de prendre des cours de chant pour la première fois. Il a commencé des rencontres sur Zoom avec Mitch Seekins, un professeur de chant chevronné qui travaille à distance depuis la petite ville d’Ilderton, en Ontario. Grand admirateur de Rush, Seekins a immédiatement compris que Lee était loin d’être prêt. «C’était choquant, raconte Seekins. Je veux dire, sa voix était terriblement hors de forme. Les muscles ne répondaient plus dans les aigus.»
Le professeur avait toutefois une excellente nouvelle pour son élève: «Je pouvais entendre que c’était encore là, qu’il n’arrivait simplement plus à le faire. Il ne savait pas s’il serait un jour capable de refaire ce qu’il faisait lorsqu’il était beaucoup plus jeune… Mais il n’y avait absolument aucune dégradation, même liée à l’âge.» Les notes aiguës allaient inévitablement perdre une partie de la puissance débridée de ses jeunes années, mais elles demeuraient accessibles. Le véritable défi consistait à convaincre Lee qu’il en était capable. «La partie la plus difficile de la rééducation est psychologique, explique Seekins, dont les techniques peuvent parfois sembler tout droit sorties de l’univers de Yoda. Parce que tout cela est subconscient. Et si vous vous êtes convaincu que vous ne pouvez pas faire quelque chose, eh bien, devinez quoi? Vous ne pouvez pas.»
Lee, qui s’entraîne déjà quatre fois par semaine, a commencé à comprendre. «Ce n’est pas différent d’aller au gym et de devenir plus fort, dit-il. Il faut renforcer ce muscle. C’est ce sur quoi j’ai travaillé, tout en examinant de manière beaucoup plus précise la façon dont une voix produit un son, puis en appliquant ces connaissances.» Malgré tout, ajoute-t-il, «j’étais nerveux à l’idée d’essayer certaines de ces chansons».
Il est rapidement devenu évident qu’il y arrivait. «Nous nous regardions simplement en nous disant:‹Bon sang!›, raconte Dale Heslip, collaborateur de longue date de Rush, qui a réalisé le film d’ouverture de la tournée et conçu la scène. C’était comme s’il avait remonté le temps.»
À mesure que Lee reprenait confiance, de nouvelles possibilités se sont ouvertes, notamment celle de réintégrer au spectacle la chanson-titre de A Farewell to Kings, paru en 1977, qui n’avait pas été jouée depuis longtemps. Elle demeure le morceau le plus difficile de toute la tournée pour Lee et Lifeson. L’ambition de leur jeunesse leur avait légué des changements de mesure imprévisibles, une introduction à la guitare classique particulièrement exigeante, des changements musicaux inhabituels pendant le solo de guitare et une longue liste d’autres difficultés. «Tu lances le couplet et je dois chanter dans cette putain de stratosphère, dit Lee. Il y a beaucoup d’insécurité qui vient avec le fait de ramener une chanson aussi ancienne. Quand on atteint cet âge, les gens s’attendent à ce qu’on soit une version diminuée de soi-même, et ça, ce n’est tout simplement pas acceptable pour moi.»
Ils avaient bien la possibilité d’abaisser les tonalités, ce qu’ils font avec 2112 et Anthem, en partie parce qu’ils trouvent que ces chansons sonnent plus lourdes ainsi. «C’est en partie une excuse et en partie la vérité», reconnaît Lee. Ils ont toutefois examiné Freewill attentivement avant de décider de la conserver telle quelle. «Je ne ferais jamais cette chanson si je ne pouvais pas atteindre le troisième couplet, dit Lee. C’est vraiment le couplet le plus aigu que je chante de toute la soirée.»
Et, soir après soir, il réussit d’une manière ou d’une autre à atteindre ces notes. «Les chats, dit Lee, miaulent.»
Alex Lifeson, Anika Nilles, Geddy Lee, Loren Gold Photo par Richard Sibbald pour Rolling Stone Canada
Il y a encore des moments sur scène où Lee se retourne et s’étonne de voir une femme blonde et souriante derrière la batterie. «Je m’attends toujours à voir le visage intense de Neil derrière moi», dit-il. En réalité, Peart demeure très présent dans le spectacle. Les moments les plus intenses de chaque soirée sont Time Stand Still et Bravado, tous deux présentés comme des hommages explicites, avec son visage sur les écrans vidéo et sa voix diffusée en introduction, alors qu’il réfléchit à son approche sans compromis de la vie et de l’art. «Si le rêve est gagné, chante Lee dans cette dernière chanson, même si tout est perdu / Nous paierons le prix, mais nous ne compterons pas le coût.» Le solo de Lifeson qui suit constitue en lui-même un hommage. «Il doit être délicat d’une certaine façon, explique le guitariste. Et émotif. Il doit avoir ce crescendo. Il doit nous emmener vers quelque chose de positif.»
Même sans ces clins d’œil explicites, la présence de Peart aurait été impossible à éviter. Comme il me l’avait expliqué en 2015, la longévité de Rush reposait entièrement sur le profond niveau de collaboration entre ses trois membres, chacun étant essentiel au triangle qu’ils formaient. «Vous savez comment fonctionnent les dynamiques dans les groupes quand un gars écrit toutes les chansons et reçoit toute l’attention, disait Peart en sirotant du whisky dans le refuge-garage où il écrivait. Pour moi, évidemment, c’est le chanteur qui reçoit l’attention, mais moi, je suis là à jouer, à regarder tout le monde chanter avec Geddy mes paroles, vous voyez? Le fait de partager ce que nous faisons, ainsi que les récompenses et la reconnaissance qui en découlent, est énorme, parce qu’aucun groupe ne survit. The Police. Talking Heads. Lorsqu’une seule personne est le groupe à tous les égards mesurables, ça ne peut pas vraiment durer.»
Si Rush était remonté sur scène plus près de la mort de Peart, il aurait peut-être été plus difficile d’intégrer certains des moments plus légers du spectacle, du film d’ouverture humoristique à la tradition de South Park, où Cartman lance Tom Sawyer en prenant les traits de «Lil’ Rush». «Il faut reconnaître son absence, explique Allan Weinrib, directeur créatif de la tournée et frère de Lee. Malgré tout, à la fin de la journée, ce sont Ged et Al qui repartent sur la route. Une fois qu’on décide de partir en tournée, on décide aussi qu’on va recommencer à s’amuser.»
«Nous ne voulions pas que ce soit funèbre, dit Lee, qui reconnaît tout de même avoir eu la gorge nouée pendant une ou deux chansons. Nous voulions que tout le monde se souvienne de lui avec bonheur et célèbre la putain de personne extraordinaire qu’il était. Mais je suis encore en train de vivre mon deuil. Si je dois chanter ses paroles, je me sens très proche de lui. C’est impossible autrement, à moins d’être mort à l’intérieur. Même simplement en parler parfois, je n’arrive pas à me retenir. C’est difficile. Il y a une partie de lui qui ne disparaîtra jamais… Ce deuil ne disparaîtra jamais complètement.»
Rush Photo par Richard Sibbald pour Rolling Stone Canada
Nuttall et Olivia, la fille de Peart, ont assisté aux deux premiers concerts à Los Angeles. «C’est très difficile pour elles, dit Lee. Elles sont encore plongées dans un profond deuil. Pour elles, assister à un spectacle où nous recommençons à jouer, c’est difficile. Je comprends à quel point c’est dur.»
Même l’affiche de la tournée, conçue par Hugh Syme, qui signe depuis longtemps les pochettes des albums de Rush, fait référence à la situation. On y voit deux petits oiseaux posés sur un fil et un troisième qui s’envole. Et justement, raconte Lee, «j’ai récemment vécu un épisode avec un oiseau».
Le matin suivant le premier concert, Lee est entré dans le salon de la maison où il séjournait et a découvert un oiseau sur le sol, qui le regardait. Il jure qu’il ressemblait exactement à celui de l’affiche. L’oiseau a tourné autour de son lit, s’est posé, s’est retourné pour le regarder une nouvelle fois, puis est sorti par la fenêtre. «C’était vraiment étrange», raconte Lee, qui n’a pu s’empêcher d’y voir une visite de Peart. «Je ne suis pas vraiment du genre à croire aux histoires mystiques et aux phénomènes étranges, mais c’était spécial.» Il a pris son téléphone pour envoyer un message à Lifeson et, au moment où il appuyait sur envoyer, l’oiseau était de nouveau là, passant la tête par une porte ouverte. Il l’a regardé une dernière fois avant de s’envoler définitivement.
Compte tenu de l’ampleur des écrits laissés par Peart, il semble raisonnable de penser qu’il pourrait exister suffisamment de paroles inédites pour servir de base à de nouvelles chansons de Rush. Lee demeure toutefois prudent, et même légèrement mal à l’aise lorsqu’on lui soumet cette possibilité. «Je n’y ai pas pensé du tout, dit-il. C’est une bonne question.» Quant à la possibilité de nouvelle musique en général, «il y a toujours une étincelle, dit Lee. Mais je ne peux pas me permettre d’aller trop vite. Quand nous avons réuni ce groupe, c’était pour cette tournée. Après la tournée, nous pourrons, je suppose, réévaluer la situation et voir ce que nous avons et ce que nous voulons faire. Je ne peux pas vraiment donner une meilleure réponse que ça.»
Il y a énormément de larmes dans les gradins pendant la tournée Fifty Something. Même si les fans pleurent encore la disparition de Peart, ils sont tout autant bouleversés par l’improbable et nécessairement temporaire inversion de l’entropie provoquée par le retour du groupe. Le XXe siècle et ses musiciens continuent de disparaître, mais Rush est revenu. «C’est une tournée miraculeuse», affirme Weinrib.
Les membres du groupe ne veulent pas verser dans le grandiloquent, mais ils comprennent ce qui est en train de se produire. «Je le ressens sur scène, dit Lifeson. Et je le ressens dans le public. C’est magnifique de voir tout le monde aussi joyeux, parce que nous ne vivons pas des temps particulièrement joyeux en ce moment, et c’est une forme d’évasion. Je regarde notre public et toute la famille est réunie pour ce grand pique-nique. Il y a des poignées de main, des rires, des pleurs, et c’est un magnifique moment dans le temps.»
Lee acquiesce. «Les gens réagissent à cette tournée parce qu’ils ont besoin de quelque chose comme ça, dit-il. Et peut-être qu’il n’y en a pas assez dans le monde en ce moment.» Ou peut-être que la raison est plus simple. «Nous sommes un groupe de rock. Il n’en reste plus beaucoup qui soient encore là.» Il sourit. «Nous sommes un groupe de rock singulier, mais nous sommes toujours là. À essayer de faire du rock.»
Cette couverture a été produite en partenariat avec Rolling Stone.
















Emma Riot


