Ceci est la traduction adaptée d’un article de Mankapr Conteh, originalement publié par Rolling Stone le 29 janvier 2026. Nous republions l'article originalement intitulé How the Dalai Lama Got Nominated for His First Grammy avec la permission de son autrice. Notez que certaines subtilités et nuances peuvent différer de la version originale.
Lors de la cérémonie des Grammy Awards 2026, l’un des chefs spirituels les plus connus au monde se retrouvera en compétition avec Fab Morvan de Milli Vanilli, la juge de la Cour suprême des États-Unis Ketanji Brown Jackson, l’animateur de la soirée Trevor Noah et l’actrice Kathy Garver. Tous ont été nommés dans la catégorie Meilleur livre audio, narration et récit enregistré. Meditations: The Reflections Of His Holiness The Dalai Lama représente la candidature du plus éminent maître du bouddhisme tibétain, un album de collaborations novatrices aux influences de la musique classique hindoustanie. La trame musicale est surmontée de collages de ses réflexions, abordant des thèmes comme la pleine conscience, l’harmonie et la santé, enregistrées tout au long de ses 75 années comme 14e dalaï-lama.
«Durant ma vie, dans la région de Taktser, l’hiver sur cette montagne apportait chaque année plus de neige, puis, d’année en année, de moins en moins», dit le dalaï-lama sur la pièce Water, en référence à la localité de l’est du Tibet où il est né sous le nom de Lhamo Thondup. Il y évoque la nécessité de préserver la ressource précieuse qu’est l’eau. Ailleurs, sur Peace, il affirme: «Un esprit compatissant est très heureux. Habituellement, on considère la compassion comme un sujet religieux. Non, la compassion est essentielle à notre survie.»
Cette pièce comprend également des voix de Rufus Wainwright, l’un des nombreux musiciens invités sur le projet. D’autres chansons mettent en vedette Maggie Rogers et Andra Day. «Les invités ont été choisis avec une intention très précise», explique le producteur de l’album, Kabir Sehgal, lauréat d’un Grammy et établi à Atlanta. «Nous recherchions des vedettes pop ayant un certain lien avec la philosophie religieuse. Maggie Rogers avait étudié à la Harvard Divinity School, dans un programme de maîtrise en religion et vie publique. Je l’ai contactée sur Instagram en lui demandant si elle voulait participer. Elle a répondu très rapidement et le projet a ensuite pris sa propre ampleur.»
Sehgal précise que, bien que les fils conducteurs musicaux du projet soient largement indiens, l’équipe souhaitait intégrer des influences mondiales reflétant les messages universels du dalaï-lama. «Sa Sainteté a mené une vie absolument remarquable, presque un siècle à ce stade», confie le producteur à Rolling Stone lors d’un entretien Zoom. «Nous voulions prendre sa sagesse, qui porte sur l’amour, la compassion, la paix et la bonté, des valeurs intemporelles mais plus nécessaires que jamais aujourd’hui, et les mettre en musique.»
Sehgal estime avoir écouté plus de 100 heures de discours et de conversations afin de composer les dix pièces de l’album, pour lesquelles le musicien de musique classique indienne Ayaan Ali Bangash joue du sarod, un instrument à cordes pincées avec les ongles. Bangash est un joueur de sarod de septième génération, formé par son père, le maestro Amjad Ali Khan, et aux côtés de son frère aîné, Amaan Ali Bangash, également présent tout au long de l’album. Leur famille s’est produite à de nombreuses reprises devant le dalaï-lama au cours des 25 dernières années. «Nous avons été profondément touchés par la chaleur, l’affection et l’amour que nous avons reçus du bureau de Sa Sainteté», explique Bangash. «Ils ont été impliqués à chaque étape, et le projet a reçu les bénédictions de Sa Sainteté à tous les moments clés, y compris lors de la sortie et de tout ce qui entoure le projet.»
Kabir Sehgal, enfant, qui rencontre le dalaï-lama.Courtoisie de Kabir SehgalKabir Sehgal a lui aussi une longue histoire familiale liée au dalaï-lama. «Mon grand-père travaillait dans le tourisme et l’hôtellerie au Pendjab, en Inde. Lorsque Sa Sainteté a été exilé en Inde, mon grand-père l’accueillait», raconte-t-il. «Des décennies plus tard, Sa Sainteté se rendait à l’Université Emory. Quand j’étais enfant, j’ai donc pu le rencontrer à plusieurs reprises, parce que mes parents l’accueillaient à Atlanta. Emory est la seule université occidentale avec laquelle Sa Sainteté entretient une relation officielle, en tant que professeur invité. Il existe beaucoup d’histoires, dans l’écosystème d’Atlanta, sur la façon dont il a eu une influence positive sur la vie des gens. D’ailleurs, hier soir encore, quelqu’un me disait: “J’ai aidé à conduire son cortège et Sa Sainteté m’a offert un pashmina.”»
Bien que Sehgal et Bangash n’aient pas encore eu l’occasion d’écouter l’album en personne avec le dalaï-lama, ils espèrent que cela se produira. «Je pense que c’est en cours», affirme Sehgal. «Il a 90 ans, donc il y a des réalités à prendre en compte concernant son horaire et tout le reste.» De la même manière, Sehgal estime peu probable que Sa Sainteté assiste à la cérémonie des prix à Los Angeles, le 1er février.
«Par la grâce de Dieu, il est encore au sommet de ses capacités et continue de donner des enseignements aujourd’hui», ajoute Bangash. «Même s’il voyage peu, je ressens simplement que c’est une immense bénédiction de faire partie de son message d’unité, de tolérance et de compassion. Comme artistes, que pouvons-nous faire de plus? Honnêtement, ce sont des termes qui peuvent sembler très clichés à bien des niveaux, mais à l’échelle cosmique, ce sont des notions extrêmement puissantes.»
Si Rolling Stone s’est d’abord amusé de l’aspect peu orthodoxe de la nomination du dalaï-lama aux Grammy Awards et de la diversité de ses concurrents dans la catégorie, Meditations s’inscrit dans un moment charnière. L’album est paru en août 2025, moins de deux mois après que Sa Sainteté a célébré ses 90 ans et confirmé, après des années d’incertitude, qu’il y aura un autre dalaï-lama après sa mort. La question de sa succession demeure controversée, à l’image d’une grande partie de son existence. «L’intention était là depuis longtemps», dit Bangash à propos de l’album, dont la réalisation s’est étalée sur plusieurs années. «Tout s’est simplement aligné autour de son 90e anniversaire.»
Cela fait près de 40 ans que le dalaï-lama a reçu le prix Nobel de la paix pour ses efforts visant à favoriser la compréhension entre le Tibet et la Chine, qui a pris le contrôle de son territoire natal en 1951. Aujourd’hui, l’Administration centrale tibétaine affirme que 140 000 réfugiés originaires de leur pays vivent en exil, dont le dalaï-lama, qui s’est réfugié en Inde. Alors que la Chine a exprimé son désir de jouer un rôle dans la désignation du prochain dalaï-lama, celui-ci a déclaré l’été dernier qu’un conseil de moines relevant de son bureau en décidera seul.
Selon Sehgal, les Tibétains du monde entier ont accueilli l’album avec enthousiasme. «Cette communauté a été encouragée par ce qui s’est passé, parce qu’il est un homme d’État respecté à l’échelle mondiale, un humanitaire», explique-t-il. «Recevoir ce type de reconnaissance pour une communauté souvent ignorée est extrêmement gratifiant.» Sur la pièce Harmony, le statut de réfugié du dalaï-lama nourrit sa réflexion sur les nations: «“Mon pays, leur pays”, dit-il avec force, cette façon de penser est dépassée. Nous sommes les mêmes et nous devons vivre ensemble sur cette planète.» Un message particulièrement résonant dans le contexte actuel, alors que l’administration de Donald Trump a kidnappé un dirigeant mondial, menacé d’annexer un pays voisin, interdit l’entrée de ressortissants d’au moins 75 autres pays et alimenté une hystérie autour de la citoyenneté et de l’immigration.
Amaan Ali Bangash, sa Sainteté, Amjad Ali Khan, et Ayaan Ali Bangash. Courtoisie de Amjad Ali KhanLorsque le bureau du dalaï-lama a appris cette nomination aux Grammy Awards, la réaction a été très positive. «Leur première réponse a été de dire: “Encore plus de gens vont découvrir son message”», rapporte Sehgal, qui sortira ce printemps son propre album solo, Stars and Static. «Il y a sans doute des personnes, notamment parmi les plus jeunes, qui ne le connaissent pas. D’une certaine façon, cela a déjà servi à faire découvrir qui il est, pourquoi il est important, et son travail de toute une vie comme réfugié, confronté à l’altérité et à la défense de sa culture.»
Le producteur évoque aussi un mouvement qui va à contre-courant du chaos mondial: un groupe de près de deux douzaines de bouddhistes vietnamiens effectuant une Marche pour la paix de 2 300 milles, du Texas à Washington. «C’est une autre forme de bouddhisme», précise Sehgal. «Mais tout est uni par cette idée que la vie est souffrance, et qu’il faut travailler pour la surmonter en se détachant de la peur et du désir. Comment y parvenir? En faisant preuve de bonté envers les autres. Quand on voit ces moines marcher, comment ne pas sourire?»
Il conclut: «Nous espérons que, lorsque les gens découvriront l’album, ils s’immergeront dans cet univers d’harmonie et d’amour. Oui, c’est simple, mais c’est aussi beau.»














